Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Actu-Vénissieux / Sports Vénissians

Toute l'actualité de la vie sociale, économique, politique, sportive et culturelle de Vénissieux

La raison des plus forts

Il est des livres qui vous marquent.  « Personne ne sort les fusils » de Sandra Lucbert est de ceux-là.

Cette auteure a assisté au procès de France-Télécom qui a eu lieu de mai à juillet 2019. 


Neuf ans après les plaintes, sept cadres de la société dont le président Didier Lombard sont accusés d’avoir organisé la maltraitance de leurs salariés, parfois jusqu’à la mort. 

Trente-neuf cas individuels (19 suicides, 12 tentatives de suicide, 8 dépressions ou arrêts de travail) sont discutés lors du procès. Ceux-ci sont pour les plaignants les conséquences du plan de redressement de l’entreprise. 

Didier Lombard et ses subalternes avaient reçu pour objectif de dégraisser les effectifs de 22 000 salariés sur 120 000 que comptait l’entreprise à l'époque ceci dans le but de faire du cash-flow au bénéfice des actionnaires.
Le cash-flow, dont la traduction littérale est flux de liquidités, est un indicateur qui permet de mesurer le flux de trésorerie dont dispose une entreprise. Pour les analystes et les créanciers, il constitue un bon moyen d'appréhender la solvabilité et la pérennité d'une entreprise.



Dans son livre qui se lit d’un seul trait, Sandra Lucbert qui a bien observé et bien écouté, dissèque ce procès en s’appuyant sur la novlangue employée par ces managers, qui est aussi celle parlé par les juges. Comme dit l’auteure : « On ne juge pas un monde depuis lui-même ».

Sandra Lucbert transcrit la perversité des méthodes qui, au nom du libéralisme triomphant, brisent les vies, les esprits et les corps.

Dans ce récit coup de poing, comment ne pas être secoué lorsqu’un ingénieur de France Telecom raconte ce qu’il a enduré. Convoqué par sa direction, on le somme de se taire.
« Est-ce que je vous ai autorisé à parler » lui rétorque son supérieur. 
« Puis-je savoir ce que l’on… ? »…
Au sortir de ces sessions dignes de certaines dictatures et qui dure deux heures et demie chaque semaine pendant 6 mois, cet ingénieur brisé et en sueur, bégaie et pleure. 

Sandra Lucbert évoque aussi le sort d’un technicien qui écrit dans une lettre d’adieu « Je ne suis qu’une merde incapable et encombrante… Si au moins mon suicide peut servir à quelque chose ». Ou un autre qui découvre pendant son absence maladie que les locaux dans lequel il travaille ont été déménagés et que son badge ne lui donne pas accès aux nouveaux locaux... 

Ce livre pointe aussi notre indifférence générale. Ce genre d’affaire ne choque plus personne ou plus assez.
Kafka même lui, s’invite également à ce procès, lorsque l’ancien PDG Didier Lombard dira à la barre qu’il avait un seul regret : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête »
Comme si la situation de 22 000 familles détruites en était une

Le tribunal condamnera, l'entreprise, devenue Orange, à l'amende maximale de 75 000 euros. Didier Lombard écopera, d’une peine d’un an de prison dont huit mois avec sursis et 15 000 euros d'amende. Celui-ci fera appel.

« Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » écrivait en 1678 Jean de La Fontaine dans les « Animaux malades de la peste »

Les années passent la raison des plus forts est perenne.

 

Petit retour en arrière sur cette affaire :
Le 1er septembre 2004, France-Télécom, entreprise publique, bascule dans le privé.  L’État baisse sa participation dans l'entreprise à moins de 50%.
Pour faire face à la concurrence, les managers de l’époque élaborent un plan baptisé NExT, pour Nouvelle Expérience des Télécommunications destiné à couvrir la période 2006-2008, il est présenté à la presse le 29 juin 2005.
Didier Lombard, PDG de France Télécom, précise lors d’un séminaire  les choses le 20 octobre 2006 : «  Il faut absolument réaliser 22 000 départs, sans licenciements ».
Soit un salarié sur cinq de ce groupe qui emploie 120 000 personnes doit quitter l'entreprise . Il annonce la mobilité de 10 000 personnes, et l'embauche de 6 000 nouveaux talents . «En 2007, je ferai [ces départs] d'une façon ou d'une autre, par la fenêtre ou par la porte». annonce-t-il alors.
Les cibles prioritaires sont les plus de 55 ans qui, jusqu'en 2006, bénéficient d'un congé de fin de carrière, mais aussi les mères de trois enfants, auxquelles on offre un départ anticipé après quinze ans de maison. Les autres sont envoyés dans de nouveaux services, les centres d'appel notamment, où les objectifs sont bien souvent inatteignables.
Une école de management dédiée au projet est créée au premier trimestre 2006 pour former les cadres à ces changements. Celle-ci incite les managers à prendre davantage de responsabilités dans la transformation du groupe. Ainsi, 4 000 "managers de managers" (les cadres supérieurs) sont formés par an. Leur objectif : faire accepter le changement".
Des méthodes inspirées de l'ultralibéralisme sont employées.
Les suicides se multiplient  à une vitesse vertigineuse, dès 2006. Toute l'entreprise est concernée, les services de toute la France sont impactés.

En France, l'affaire a fait évoluer certaines pratiques en matière de management et de ressources humaines, avec notamment des efforts sur la prévention des risques psychosociaux et une meilleure prise en compte du harcèlement moral.

Repères : « Personne ne sort les fusils » de Sandra Lucbert - Fiction &Cie des Éditions du Seuil - 15€

Le harcelement moral au sein d'une grosse entreprise en jugement - Photo DR

Le harcelement moral au sein d'une grosse entreprise en jugement - Photo DR

Partager cet article
Repost1
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article