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Actu-Vénissieux / Sports Vénissians

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Sócrates et la démocratie corinthiane

J’étais en vacances lors de l’été 1982 à Barcelone, ville natale de mon épouse.
Amateur de football, j’ai suivi comme bon nombre de touristes et d’autochtones, le « Mondial » espagnol à la télévision.
Les prix d’entrées dans les stades et notamment ceux du Nou Camp ou Sarria étaient prohibitifs.
Bien sûr en tant que Français, j’étais supporter des « Bleus » et je me souviendrais longtemps de la demi-finale dramatique qui opposa la France à l’Allemagne au stade Sanchez-Pizjuàn de Séville. Un vol manifeste !
Mais durant ce séjour, il y eut une autre équipe qui m’avait fait vibrer, celle du Brésil du sélectionneur Télé Santana et des Zico, Falcão, Toninho Cerezo et Sócrates.
« Le Joga bonito » de sans doute la meilleure sélection jamais alignée par ce pays dans sa longue histoire,  fut un régal.
Cette formation résolument portée sur l’offensive passera le premier tour sans encombres avec des victoires 2 à 1 face à l’URSS ; 4 à 1 face à l’Écosse et 4 à 0 face à la Nouvelle-Zélande.
Ces rencontres qui furent jouées à Séville soit sur le stade du Séville CF ou du Réal Betis ravirent  tous les amateurs du beau jeu. Et  que l’on soit au stade où devant sa télé, le béotien ne pouvait qu’apprécier.
Dans cette formation, il y avait pour moi un joueur au-dessus du lot : Sócrates.
De son vrai nom Sócrates Sampaio de Souza Vieira de Oliveira détonnait sur le terrain. Grand, élancé, cheveux noirs bouclés, barbe à la Che Guevara, le joueur était beau physiquement comme à voir jouer. 
Certains se souviennent de l’aisance de Beckenbauer en libéro. Pour moi, Sócrates c’était cela mais il possédait en plus une technique et une créativité largement supérieure. Sócrates était d’ailleurs le capitaine de la sélection « auroiverde ».
Libéro, milieu de terrain, buteur, il savait tout faire. Si en 1982, le Brésil fut surpris au second tour par une Italie chaotique et chanceuse au premier tour et roublarde ensuite et ne put se qualifier pour les demi-finales ; je ne démords pas. Plus qu’en 1986, le Brésil aurait dû gagner cette Coupe du Monde, car cela aurait été pris comme un message d’espoir pour ceux comme moi qui prônions  le football offensif.
En Espagne, le football « samba » fut éliminé par une formation ou des relents du catenaccio étaient encore présents.
Mais si j’ai aimé Sócrates Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, par son jeu, je n’oublie pas son engagement politique.
À l’époque son pays vivait sous une dictature militaire, Sócrates, dit « le docteur » (1) évoluait au sein des Corithians de São Paulo dirigés alors par Adilson Monteiro Alves.
Ce dernier sociologue de trente-cinq ans, peu connaisseur en matière de football, demande donc aux joueurs leur avis sur la meilleure façon de gérer le club.
C’est ainsi que naîtra le mouvement « Démocratie corinthiane ». Une démarche totalement insolite à une époque où le football brésilien était sous la coupe de la dictature militaire et où les joueurs, assujettis à leur club, souvent très mal payés, n’avaient  aucune maîtrise de leur destin.
« Quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine. Soixante-dix pour cent gagnent moins que le salaire minimal. Si les joueurs l’acceptent, [les dirigeants] sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires. » disait alors Sócrates.
Ce dernier sera l’un des meneurs du mouvement avec notamment Wladimir et Walter Casagrande, tous internationaux.
A noter que ceux-ci adhèreront plus tard au Parti des Travailleurs de Lula dès sa création.

En 1982, les Corithians de São Paulo jouent vêtus d’un maillot sur lequel est inscrit : «le 15, votez !» (sous-entendu, votez le 15 novembre pour la première élection démocratique des gouverneurs). Lors d’un match important, « le docteur » n’hésite pas à lever le poing façon Black Panthers ou à porter sur son bandana une inscription réclamant la justice.
En 1983, avant la finale du championnat de l’État de São Paulo, les joueurs du Corinthians entrent sur le terrain avec une immense banderole proclamant : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie », puis Sócrates marque le but de la victoire.
Très médiatisée, la politisation de l’équipe des Corinthians a fortement influencé les Brésiliens, qui étaient presque tous des supporters de foot.
De cette époque Sócrates, disait : « Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (…) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art ».

L’expérience fut cependant de courte durée. En 1984, Sócrates militait au mouvement « Diretas Ja » qui avait rassemblé près d’un million de personnes dans tout le pays. L’enjeu était : obtenir que la première élection présidentielle démocratique se fasse au suffrage universel, et non via le Parlement.
Sollicité par plusieurs clubs européens, il avait promis de rester au Brésil si le suffrage universel était adopté. Ce ne fut pas le cas : à 30 ans, Socrates partit donc jouer en Italie à l’AC Fiorentina. Et, privée de son principal inspirateur, la démocratie corinthiane s’étiola, avant de disparaître en 1985, avec la fin de la dictature au Brésil.
Sócrates dont le frère Raï, fut le capitaine du PSG de l'ére C+, mourut en décembre 2011 à l’âge de 57 ans.
Une nouvelle qui attrista tous les amoureux du beau football offensif comme moi.
 

 

Sócrates l'un des plus beaux esthètes du football moderne - Photo : © DR

Sócrates l'un des plus beaux esthètes du football moderne - Photo : © DR

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